La cuisine du futur, retour sur nos prédictions d’il y a 10 ans

En 2016, Les Cahiers de l’innovation publiaient un article consacré à « l’innovation dans la cuisine ». On y croisait des robots capables de fabriquer des hamburgers ou des pizzas, des cuisines domestiques automatisées, des objets connectés, des ethnologues observant les comportements culinaires et des plateformes permettant d’aller dîner chez des inconnus. L’idée générale était assez claire : nouveaux procédés, robotisation, objets connectés et économie collaborative allaient profondément transformer notre manière de cuisiner et de nous alimenter.

Dix ans ont passé.

10 ans, c’est suffisamment long pour se livrer à un exercice que l’on pratique finalement assez peu dans le monde de l’innovation : revenir voir ce qui s’est réellement produit. Et puisqu’il est question de cuisine du futur, il faut commencer encore un peu plus tôt.

En 1958, Jacques Tati avait déjà donné sa version du sujet dans Mon Oncle. La cuisine ultramoderne de la famille Arpel y est bardée de boutons, de mécanismes et d’automatismes supposés faciliter la vie. Elle réussit surtout à intimider Monsieur Hulot, à produire des bruits étranges et à transformer les gestes les plus simples en petites épreuves techniques. Le premier article des Cahiers commençait d’ailleurs par cette scène.

Il serait évidemment excessif d’en conclure que Jacques Tati avait compris dès 1958 l’essentiel de la littérature contemporaine sur l’adoption des technologies. Excessif mais pas complètement absurde non plus.

Car l’exercice auquel nous allons nous livrer n’est pas destiné à se moquer des prédictions anciennes avec le confort de celui qui connaît la suite de l’histoire. Certaines intuitions de 2016 étaient bonnes, parfois même remarquablement bonnes. Les robots sont bien entrés dans les cuisines professionnelles. Les appareils domestiques sont devenus connectés. Les recettes sont désormais pilotées par des logiciels. Des plateformes permettent toujours de dîner chez l’habitant. L’intelligence artificielle fait maintenant son apparition jusque dans les assistants culinaires.

Et pourtant, la cuisine de 2026 ressemble beaucoup plus à celle de 2016 que l’article pouvait le laisser penser. C’est précisément ce qui rend cette relecture intéressante. Nous sommes souvent assez bons pour identifier les technologies qui vont devenir possibles. Nous sommes beaucoup moins bons pour anticiper la forme sous laquelle elles vont réellement s’insérer dans nos vies.

La différence paraît mince mais elle est pourtant au cœur du processus d’innovation.

Retours sur les prédictions, ce qui s’est réellement passé

Le hamburger robotisé : la technologie était réelle, le scénario beaucoup moins

L’un des exemples les plus spectaculaires de l’article de 2016 concernait Momentum Machines, une start-up californienne qui développait une machine capable de fabriquer automatiquement des hamburgers. La promesse était impressionnante : hacher la viande, cuire le steak, découper les ingrédients et assembler le burger dans une chaîne compacte entièrement automatisée. L’entreprise promettait alors une machine capable de faire « tout ce que fait un cuisinier humain, en mieux ».

L’article allait assez loin dans les conséquences possibles. Avec plusieurs centaines de hamburgers produits chaque heure, pourquoi conserver autant de salariés en cuisine ? Les emplois du fast-food, jusqu’alors relativement protégés de l’automatisation, semblaient directement menacés.

Momentum Machines est devenue Creator et a effectivement ouvert à San Francisco, en 2018, un restaurant organisé autour de son robot. Après huit années de développement, celui-ci pouvait hacher la viande à la commande, trancher le pain et les ingrédients, cuire le steak et assembler le hamburger. TechCrunch, qui avait pu tester le restaurant avant son ouverture, décrivait donc bien une technologie opérationnelle et non une simple démonstration destinée à impressionner quelques investisseurs de la Silicon Valley.

Mais quelque chose d’intéressant s’est produit entre le prototype et le restaurant. Contrairement aux annonces du départ, Creator employait toujours des humains. Ils accueillaient les clients, prenaient les commandes, alimentaient le robot, intervenaient autour de la machine et assuraient toutes les tâches périphériques. Quelques mois après l’ouverture, TechCrunch décrivait d’ailleurs explicitement le personnel comme des « concierges » (« Instead of cooking, the restaurant staff serves as concierge to customers while keeping the robot stocked.« ) chargés de l’expérience client et de maintenir le robot approvisionné plutôt que comme des cuisiniers traditionnels.

Autrement dit, le robot n’a pas disparu. C’est le scénario initial qui s’est transformé. Cette histoire est une bonne illustration d’une confusion fréquente dans les exercices de prospective : automatiser une opération n’est pas automatiser un métier.

Un restaurant ne consiste pas seulement à retourner des steaks. Il faut réceptionner les marchandises, approvisionner les équipements, contrôler la qualité, nettoyer, gérer les anomalies, servir les clients, adapter la production aux imprévus. Une technologie peut devenir excellente sur une tâche très précise sans être économiquement pertinente pour absorber l’ensemble du système dans lequel cette tâche prend place.

Automatiser une opération n’est pas automatiser un métier

Cette distinction était déjà au cœur d’un article important publié en 2015 par l’économiste David Autor, Why Are There Still So Many Jobs?. Autor y explique pourquoi l’automatisation ne doit pas être pensée comme une simple substitution entre un travailleur et une machine. Une technologie remplace certaines tâches, mais peut en même temps compléter le travail humain, accroître la production et augmenter la valeur de compétences comme l’adaptation, la résolution de problèmes ou la créativité. Son apport est particulièrement utile ici parce qu’il déplace précisément la question : l’unité pertinente pour comprendre l’automatisation n’est souvent pas le métier, mais la tâche.

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Autor, D. H. (2015). Why Are There Still So Many Jobs? The History and Future of Workplace Automation. Journal of Economic Perspectives, 29(3), 3–30. https://doi.org/10.1257/jep.29.3.3
Daron Acemoglu, MIT Economics

Cela ne signifie évidemment pas que l’automatisation serait sans conséquence sur l’emploi. Daron Acemoglu et Pascual Restrepo ont par exemple étudié l’introduction de robots industriels sur les marchés locaux du travail américains. Leur analyse met en évidence des effets négatifs mesurables sur l’emploi et les salaires dans les zones les plus exposées. L’intérêt de ce résultat est justement d’éviter l’excès inverse : passer du catastrophisme technologique à l’idée rassurante selon laquelle « les métiers vont simplement évoluer ». Certaines tâches disparaissent bel et bien et certains travailleurs supportent effectivement le coût de cette transformation.

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Acemoglu, D., & Restrepo, P. (2017). Robots and Jobs: Evidence from US Labor Markets (Working Paper No. 23285). National Bureau of Economic Research. https://doi.org/10.3386/w23285

La vraie question à poser en 2016 n’était donc probablement pas : « le robot va-t-il remplacer le cuisinier ?« mais plutôt « quelles tâches de la cuisine avons-nous intérêt à confier à une machine, et comment cela reconfigure-t-il l’organisation du restaurant ? » La différence est essentielle et cette question ressemble étrangement à celle que beaucoup d’entreprises se posent aujourd’hui à propos de l’intelligence artificielle.

Trois heures du matin : heure de gloire de la pizza robotisée

Le deuxième exemple de l’article de 2016 mérite d’être conservé, ne serait-ce que pour l’image qu’il donnait alors du progrès technique. Let’s Pizza proposait une machine capable de fabriquer automatiquement une pizza chaude en quelques minutes. La machine préparait la pâte, ajoutait les ingrédients et assurait la cuisson. L’article imaginait notamment l’intérêt évident du dispositif pour fournir « une pizza croustillante à 3 heures du matin pour nourrir les passants somnambules ». La formulation avait quelque chose de définitif.

La civilisation occidentale avait enfin trouvé une réponse technologique à l’un de ses grands problèmes.

Let’s Pizza n’a pas disparu. L’entreprise commercialise toujours ses machines en 2026. Mieux : elle présente désormais trois générations successives, dont une troisième lancée en 2025. La machine actuelle peut préparer une pizza en moins de trois minutes, fonctionner en continu, être supervisée à distance et être installée dans des universités, aéroports, hôpitaux, bureaux, stades, bars ou boîtes de nuit. Les passants somnambules n’étaient donc pas si mal ciblés.

Ce cas est surtout intéressant parce qu’il correspond finalement assez bien à l’usage auquel la technologie était destinée. Le distributeur automatique ne remplace pas vraiment la pizzeria. Il permet de vendre une pizza là où maintenir une pizzeria ouverte serait économiquement absurde : tard dans la nuit, dans un lieu de passage, un campus, un hôpital ou un site relativement isolé. Le fabricant insiste lui-même aujourd’hui sur cette disponibilité permanente et sur la faible intervention humaine nécessaire entre deux réapprovisionnements.

Ici encore, la technologie trouve sa place lorsqu’on cesse de lui demander de remplacer intégralement une organisation existante. Elle occupe un interstice. C’est souvent ainsi que les innovations se diffusent : pas nécessairement en attaquant immédiatement le cœur d’un marché, mais en devenant suffisamment utiles dans certaines situations particulières pour y construire leur légitimité.

À la maison, le robot cuisinier a gagné… mais pas celui que nous imaginions

L’article évoquait également Moley Robotics, dont les bras articulés reproduisaient les gestes d’un cuisinier dans une cuisine spécialement conçue à cet effet. La démonstration était spectaculaire. On pouvait facilement imaginer la suite : rentrer du travail, choisir une recette et laisser deux bras robotisés préparer le dîner.

Moley existe toujours. Et il serait donc injuste de ranger l’entreprise parmi les nombreuses promesses technologiques qui n’ont jamais dépassé le stade de la vidéo impressionnante. Elle propose toujours des cuisines robotisées et explique aujourd’hui que chaque installation est conçue sur mesure, en fonction de la taille, de l’implantation et des finitions choisies par le client. La cuisine elle-même doit intégrer des équipements adaptés aux bras du robot et le constructeur propose un service de maintenance pouvant être prolongé jusqu’à dix ans.

Mais force est de constater qu’en 2026 nous n’avons pas tous deux bras robotisés au-dessus de notre plan de travail. Même chez ceux qui avaient une cuisine à refaire.

En revanche, un autre appareil cité dans l’article de 2016 a connu une trajectoire autrement plus spectaculaire : le Thermomix. L’objet est technologiquement beaucoup moins impressionnant qu’une paire de bras anthropomorphes. Il ne va pas chercher une casserole dans un placard et ne reproduit pas les gestes d’un chef. Il oblige toujours l’utilisateur à acheter ses ingrédients, à les préparer et à intervenir à différentes étapes.

Mais il prend en charge une succession de tâches assez pénibles pour que son utilité soit immédiatement perceptible : peser, couper, mélanger, chauffer, cuire, maintenir une température, minuter. Surtout, il ne s’est pas contenté d’automatiser l’appareil mais a progressivement intégré l’organisation de la recette elle-même. C’est probablement là que se situe l’innovation essentielle.

Avec Cookidoo, l’utilisateur choisit une recette et se laisse guider étape après étape. Le rapport annuel 2025 de Vorwerk permet de mesurer l’ampleur prise par ce modèle : plus de 1,4 million de Thermomix ont été vendus cette année-là, Cookidoo comptait plus de 6 millions d’abonnés et plus de 400 millions de recettes avaient été préparées dans le monde avec la fonction de cuisine guidée. Le chiffre est intéressant moins pour célébrer la réussite commerciale de Vorwerk que parce qu’il montre où s’est réellement produite l’adoption massive : non pas dans la reproduction robotique de tous nos gestes, mais dans l’association d’un appareil relativement compact, de fonctions automatisées et d’un service numérique guidant l’utilisateur.

Modèles Thermomi (source)

Le contraste avec Moley est instructif. L’innovation qui s’est largement diffusée n’est pas celle qui remplace le mieux l’être humain. C’est celle qui lui enlève suffisamment de contraintes tout en s’insérant facilement dans ses pratiques.

Le Thermomix ne supprime pas la cuisine. Il la reconfigure. Cette distinction rappelle les travaux de Roger Silverstone et Leslie Haddon sur la « domestication » des technologies. Dans leur texte de 1996 consacré à l’intégration des technologies de l’information et de la communication dans la vie quotidienne, ils s’intéressaient précisément à ce qui se passe entre la conception d’un objet et son appropriation réelle par ses utilisateurs. L’innovation ne s’achève pas lorsqu’un produit fonctionne : il doit encore trouver une place matérielle, symbolique et pratique dans la vie quotidienne. C’est ce processus qui transforme progressivement une nouveauté en objet ordinaire.

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Silverstone, R., & Haddon, L. (1996). Design and the domestication of information and communication technologies: technical change and everyday life. In R. Mansell & R. Silverstone (Eds.), Communication by Design: The Politics of Information and Communication Technologies (pp. 44–74). Oxford University Press. https://global.oup.com

Une innovation domestique réussie est ainsi souvent une innovation devenue banale. On ne s’émerveille plus devant le thermostat électronique du four, le minuteur du micro-ondes ou l’application donnant accès aux recettes d’un appareil. Ils sont entrés dans l’environnement ordinaire de la cuisine. C’est presque l’inverse de l’image classique de l’innovation : plus une technologie réussit sa domestication, moins elle paraît futuriste.

La meilleure intuition de 2016 : observer les gens

Relire l’article permet d’ailleurs de retrouver une partie qui avait beaucoup moins de chances de faire le tour des réseaux sociaux qu’un robot cuisinier : plusieurs paragraphes consacrés aux anthropologues et ethnologues mobilisés pour comprendre ce que les personnes faisaient réellement dans leur cuisine. Le Groupe SEB travaillait alors sur Open Food System. Le projet était loin d’être anecdotique : SEB le présentait comme un programme collaboratif de trois ans associant 25 partenaires industriels et académiques, plus de 150 personnes et un budget de 21 millions d’euros, dont 9 millions de soutien public. Son objectif était de construire une plateforme d’outils et de services numériques intelligents pour la cuisine.

Le premier article insistait surtout sur un aspect particulièrement intéressant : avant de concevoir ces nouveaux produits et services, des anthropologues et ethnologues étaient mobilisés pour observer les pratiques domestiques, parfois pendant de longues périodes, puis traduire ces observations sous forme de scénarios d’usage. L’article insistait également sur la nécessité de mener ces observations dans plusieurs pays, tant les pratiques culinaires diffèrent culturellement.

Avec dix ans de recul, cette partie a remarquablement bien vieilli.

Open Food System n’a pas produit la cuisine de science-fiction que l’on pouvait imaginer en 2013 ou 2016. Mais le Groupe SEB explique aujourd’hui que le programme a débouché sur une plateforme de services numériques innovants, précisément grâce à l’association d’experts venant des sciences humaines, de l’intelligence artificielle et des sciences des aliments. Le programme a donc produit moins de robots spectaculaires que d’infrastructures numériques et de connaissances sur les usages.

Source : Avec Foodle, Seb veut construire un écosystème au-delà de ses propres produits

Et quelques années plus tard, SEB décrivait encore Open Food System comme une plateforme donnant accès à des contenus culinaires structurés permettant de développer de nouveaux produits et services autour de l’alimentation. Dans le même temps, le groupe s’engageait dans un « Foodtech Living Lab » permettant de tester des innovations avec des cohortes d’utilisateurs et des dispositifs de coconception. La logique d’observation des usages n’était donc pas une parenthèse ethnographique sympathique placée à côté de la vraie innovation technologique : elle s’est prolongée dans les méthodes d’innovation du groupe.

Et ce n’est probablement pas un hasard car la cuisine est un terrain particulièrement cruel pour le déterminisme technologique. Préparer un repas n’est pas une simple succession d’opérations optimisables. C’est aussi une pratique sociale, culturelle et familiale. On cuisine différemment selon les pays, mais également selon les générations, les horaires de travail, la composition du foyer, le budget, les goûts, les compétences, les équipements disponibles ou simplement ce que chacun considère comme un « vrai » repas.

Katharina Graf, Universität Frankfurt

Les recherches de l’anthropologue Katharina Graf à Marrakech offrent un exemple particulièrement éclairant. En observant l’évolution des pratiques culinaires familiales sous l’effet des nouveaux équipements et du smartphone, elle montre que les technologies ne produisent pas mécaniquement la simplification que leurs concepteurs pourraient imaginer. Elles peuvent au contraire être intégrées à des pratiques familiales existantes, modifier la manière dont les personnes cuisinent ensemble ou séparément et participer à la transmission de certaines valeurs familiales. L’intérêt de ce travail est donc précisément de montrer que le même équipement ne prend son sens qu’au sein d’une organisation sociale et culturelle particulière.

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Graf, K. (2024). Cooking with(out) others? Changing kitchen technologies and family values in Marrakech. The Journal of North African Studies, 29(4), 575–600. https://doi.org/10.1080/13629387.2022.2056448

Cela explique pourquoi la performance technique d’un produit renseigne assez peu sur son adoption future. On peut construire une machine formidable capable de gagner quinze minutes sur une tâche dont personne ne souhaite réellement se débarrasser. À l’inverse, une fonction techniquement triviale peut rencontrer un succès considérable parce qu’elle résout une petite friction quotidienne répétée des centaines de fois par an.

C’est une distinction assez classique en innovation, mais régulièrement oubliée : un problème techniquement intéressant n’est pas nécessairement un problème important pour l’utilisateur. Et le problème déclaré par l’utilisateur n’est lui-même pas toujours celui que l’on découvre en l’observant agir.

Le « social dining » n’a pas remplacé les restaurants

La dernière grande transformation évoquée concernait non plus les machines, mais les modèles d’affaires. En pleine période d’enthousiasme pour « l’économie collaborative », des plateformes telles que VizEat (devenue Eatwith entre temps) permettaient à des particuliers de recevoir chez eux des inconnus contre rémunération. L’article avançait alors une conclusion assez représentative de l’époque : « Tout le monde en ressort gagnant.« 

Dix ans après, je serais un peu plus prudent. VizEat a racheté son concurrent américain EatWith en 2017. Ce qui est intéressant dans l’article que TechCrunch consacrait alors à l’opération est la manière dont la proposition de valeur était formulée : il ne s’agissait plus seulement de « manger chez quelqu’un », mais de mettre en relation des voyageurs et des hôtes locaux autour de repas, cours de cuisine et visites gastronomiques. L’expérience touristique était déjà en train de prendre le pas sur la simple utilisation d’une cuisine domestique comme « actif dormant ».

Cette évolution s’est depuis confirmée. La plateforme annonce aujourd’hui plus de 5 000 hôtes dans plus de 130 pays. Mais son offre va largement au-delà du dîner chez l’habitant : brunchs, dégustations, pique-niques, cours de cuisine, visites gastronomiques et événements sont désormais au cœur de la proposition. Ce qui a changé est peut-être plus intéressant que la simple survie de l’entreprise.

L’ambition consistant à réinventer largement la restauration à travers les « actifs dormants » s’est transformée en une proposition beaucoup plus précise : l’expérience touristique et culturelle autour du repas. Eatwith ne concurrence pas frontalement McDonald’s, le bistrot du quartier ou le restaurant gastronomique. La plateforme vend autre chose : la rencontre avec un hôte, l’accès à un lieu privé, l’expérience d’une cuisine locale ou un moment collectif original.

La technologie n’a pas échoué mais le marché a sélectionné l’usage pour lequel elle créait réellement de la valeur. L’exemple rappelle aussi combien le discours des années 2010 sur « l’économie du partage » était parfois naïf. L’image était séduisante : des particuliers possèdent des ressources inutilisées, une plateforme les met en relation avec ceux qui en ont besoin et chacun y gagne.

Mais une plateforme ne se contente jamais de mettre en relation des offreurs et des demandeurs. Elle doit organiser la confiance, définir des règles d’accès, sécuriser les paiements, prendre en charge une partie des litiges, définir les conditions d’annulation, organiser la réputation des offreurs et rendre une multitude de transactions entre inconnus suffisamment prévisibles pour qu’elles puissent effectivement avoir lieu.

Le business model d’une plateforme n’est donc jamais simplement : « nous disposons d’actifs inutilisés, mettons-les en commun ». La vraie question est plutôt : qui organise l’échange, qui crée la confiance, qui supporte le risque et quelle valeur spécifique la plateforme apporte-t-elle pour justifier son rôle ?

Beaucoup de plateformes apparues durant la grande vague de « l’ubérisation » n’ont jamais trouvé de réponse suffisamment convaincante.

Pourquoi voyons-nous assez bien les technologies et si mal leurs usages futurs ?

On pourrait conclure de cette rétrospective qu’il faudrait être plus prudent lorsque l’on parle du futur. C’est particulièrement vrai dans le domaine de l’innovation et une des raisons pour cela est sûrement que les technologies sont beaucoup plus faciles à observer que les systèmes dans lesquels elles devront s’insérer.

En 2016, on pouvait filmer un robot fabriquant un hamburger. On pouvait mesurer sa vitesse, compter le nombre de steaks produits par heure et comparer ce chiffre avec celui d’une équipe humaine. Ce qui était infiniment plus difficile à représenter dans une vidéo était tout ce qui allait déterminer sa diffusion réelle : son coût d’installation, sa maintenance, la fréquence des pannes, son nettoyage, la variété des menus, l’organisation du restaurant, la réaction des salariés, la perception des clients, les normes sanitaires, l’évolution du coût du travail, les investissements nécessaires et les arbitrages des chaînes de restauration.

Les prévisions sont difficiles, surtout lorsqu’elles concernent l’avenir

Pierre Dac

Même chose dans une cuisine domestique. Les bras de Moley offrent immédiatement une vision du futur. Une plateforme numérique qui indique à quelqu’un qu’il doit maintenant ajouter 200 grammes de carottes paraît nettement moins révolutionnaire. Pourtant, la seconde solution s’est diffusée à des millions d’exemplaires.

C’est un biais assez constant dans l’histoire de l’innovation : nous surévaluons ce qui est technologiquement spectaculaire et sous-évaluons ce qui réduit simplement les frictions. Jacques Tati l’avait exprimé autrement : une technologie peut être extrêmement moderne et rendre l’ouverture d’un placard inutilement compliquée.

Cela explique aussi pourquoi certaines innovations dont on annonçait la révolution deviennent réellement importantes sans que nous nous en apercevions. Elles ne provoquent pas de rupture visible. Elles s’intègrent progressivement aux pratiques existantes, puis les modifient.

Attention à ne pas surévaluer ce qui est technologique et spectaculaire

C’est précisément ce que permet de mieux comprendre la notion de domestication proposée par Silverstone et Haddon (cf. supra) : entre l’objet imaginé par ses concepteurs et l’objet réellement utilisé s’intercale tout un travail d’appropriation. Les utilisateurs réinterprètent l’innovation, l’adaptent, ignorent certaines fonctions et en privilégient d’autres.

On ne se réveille donc pas un matin dans « la cuisine du futur ».

On remplace un appareil. Puis on utilise une recette connectée. On commande ses courses depuis son téléphone. Une fonction de cuisson devient automatique. Un capteur contrôle la température. Une application suggère quoi préparer avec ce qui reste dans le réfrigérateur. Une plateforme permet de réserver un atelier chez un cuisinier lors d’un voyage. Tout se passe très progressivement et, dix ans plus tard, beaucoup de choses ont changé.

Une petite grille pour relire les prochaines promesses technologiques

Cette relecture de 2016 peut finalement servir à autre chose qu’à parler de cuisine. Face à une nouvelle technologie, nous avons souvent le réflexe de demander : « Qu’est-ce que cette technologie va permettre de faire ? » C’est une question nécessaire mais elle n’est pas suffisante. Il faut ensuite en poser au moins quatre autres.

  • Quelle tâche est réellement améliorée ? Une technologie qui automatise parfaitement 10 % d’un processus ne transforme pas nécessairement les 90 % restants. Les travaux de David Autor sur l’automatisation (cf. supra) sont précieux précisément parce qu’ils obligent à descendre à ce niveau : avant d’annoncer la disparition d’une profession, il faut comprendre la combinaison de tâches qui la constitue et déterminer lesquelles peuvent réellement être substituées.
  • À quelle pratique existante doit-elle s’intégrer ? Une personne n’adopte pas une technologie dans le vide. Elle doit lui faire une place dans une organisation, un métier, une cuisine, un budget et des habitudes. C’est ici que les approches ethnographiques utilisées par SEB ou les travaux de Katharina Graf (cf. supra) deviennent particulièrement utiles : ils permettent de voir ce qu’une analyse purement fonctionnelle du produit laisse échapper.
  • Quel avantage justifie l’effort d’adoption ? Installer, apprendre, modifier ses routines ou changer son organisation représente un coût. Une amélioration technologique marginale ne suffit pas toujours à le compenser. Le succès du Thermomix et la diffusion beaucoup plus restreinte de la cuisine Moley peuvent être lus sous cet angle : le premier exige relativement peu de transformations de l’environnement domestique tout en supprimant plusieurs petites contraintes récurrentes, la seconde propose une automatisation beaucoup plus ambitieuse, mais exige également un dispositif autrement plus lourd.
  • Quelle chaîne de valeur doit évoluer autour d’elle ? Maintenance, distribution, réglementation, compétences, fournisseurs, assurance, infrastructures : une technologie ne se diffuse presque jamais seule. Le BurgerBot peut parfaitement cuire un steak mais cela ne suffit pas à faire disparaître tout ce qui constitue un restaurant.

Enfin, une cinquième question mérite d’être posée : et si l’usage qui devait réellement s’imposer n’était pas celui imaginé par ses concepteurs ? C’est probablement la plus difficile. Let’s Pizza trouve finalement sa place dans des endroits où une restauration permanente est compliquée. Eatwith s’est déplacé vers le tourisme et l’expérience culinaire. La cuisine connectée a davantage progressé par les recettes guidées et les appareils multifonctions que par les bras anthropomorphes. L’innovation suit donc rarement la trajectoire dessinée pour elle.

Ce qu’il faut retenir

Relire un article de prospective dix ans plus tard est un exercice salutaire parce qu’il oblige à distinguer trois niveaux que les discours sur l’innovation confondent souvent : ce qui devient techniquement possible, ce qui devient économiquement soutenable et ce qui finit réellement par s’inscrire dans les usages. Or ces trois niveaux n’évoluent ni au même rythme, ni selon les mêmes logiques.

En 2016, les robots capables de cuisiner existaient déjà, et ils existent toujours. Ce qui s’est moins diffusé, en revanche, c’est le scénario implicite qui les accompagnait : celui d’une substitution directe, presque linéaire, de la machine à l’homme. Dans les foyers, l’automatisation qui s’est massivement imposée ressemble moins à deux bras mécaniques reproduisant les gestes d’un chef qu’à un appareil multifonction relié à une immense base de recettes. Dans la restauration, les robots progressent surtout lorsqu’ils prennent en charge des tâches bien circonscrites, au sein d’organisations qui restent largement humaines.

La leçon est importante. Une innovation ne se diffuse pas parce qu’elle accomplit une prouesse technique, mais parce qu’elle parvient à s’insérer dans un système de pratiques, de coûts, d’habitudes, de compétences et d’attentes. La performance de la technologie n’est donc qu’une variable parmi d’autres. Son adoption dépend tout autant de ce qu’elle exige de l’utilisateur, de la manière dont elle reconfigure les activités existantes et de la valeur qu’elle crée dans une situation concrète.

Le parcours des plateformes de repas entre particuliers le montre de la même manière. Elles n’ont pas renversé la restauration traditionnelle, mais certaines ont survécu en modifiant leur proposition de valeur. Leur avenir ne s’est pas joué dans la capacité à « remplacer le restaurant », mais dans l’identification d’un usage plus précis : la rencontre, l’expérience locale, la dimension touristique ou culturelle du repas. Là encore, le marché n’a pas simplement validé ou rejeté une technologie. Il a sélectionné certains usages parmi tous ceux qui étaient imaginables.

C’est peut-être pour cette raison que la partie la moins spectaculaire de l’article de 2016 était aussi la plus profonde : celle qui racontait comment des industriels envoyaient des ethnologues observer ce que les gens faisaient réellement dans leur cuisine. À l’époque, les robots faisaient de meilleures vidéos. Dix ans plus tard, ce sont peut-être les ethnologues qui posaient la question la plus importante.

Car la prospective technologique travaille naturellement à partir de ce qui est visible : performances, prototypes, démonstrateurs, courbes de progrès. L’innovation réelle se joue pourtant souvent ailleurs, dans des mécanismes beaucoup moins photogéniques : appropriation, apprentissage, ajustement organisationnel, normes sociales, coûts de changement, effets de réseau, confiance, routines.

La prospective technologique nous dit ce qui pourrait exister. L’analyse de l’innovation commence lorsqu’on cherche à comprendre dans quelles conditions cela devient désirable, appropriable et durable.

Cette distinction est particulièrement utile aujourd’hui. À l’heure où l’intelligence artificielle alimente à son tour des scénarios de substitution massive, de disparition de métiers ou de transformation radicale des organisations, la tentation reste la même : déduire des capacités d’une technologie la forme future de son adoption. L’histoire récente de la cuisine invite à davantage de prudence. Les technologies peuvent tenir leurs promesses techniques tout en déjouant complètement les scénarios construits autour d’elles. Elles peuvent aussi transformer profondément nos pratiques sans jamais ressembler au futur que nous avions imaginé.

Rendez-vous en 2036 pour vérifier si nous aurons retenu la leçon.

Bon appétit.

Références

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Ressources

L’article d’origine

Cet article reprend et actualise un article publié le 11 janvier 2016 dans Les Cahiers de l’innovation. Plutôt que de corriger rétrospectivement ses anticipations, nous avons choisi de les conserver comme point de départ : dix années de recul constituent un matériau particulièrement utile pour comprendre comment les innovations se diffusent réellement.

L’exploration de nouvelles idées : opportunity grid

Cet outil des Cahiers de l’Innovation vous permet d’explorer de façon systématique, seul ou en groupe, des secteurs d’activité pour trouver des idées de startups ou renforcer le caractère innovant de vos produits. Il utilise l’IA pour vous accompagner dans

 

2 réponses à « La cuisine du futur, retour sur nos prédictions d’il y a 10 ans »

  1. […] Et il invite à s’inspirer de « la révolution en cours en Grande-Bretagne » où « le consommateur est plus responsable. Il veut connaître le pourcentage de cheval dans son hamburger, l’origine des produits ». Même retour aux sources au restaurant L’Arpège, à Paris, du maître rôtisseur Alain Passard, qui se bat pour les semences anciennes et a abandonné la viande au profit de la cuisine végétale. Les nouvelles technologies s’invitent à nos tables Pas d’autre choix au menu selon Alain Ducasse Plus de viande au Plaza Athénée L’avenir de la gastronomie française n’est pas déterminé par les nouvelles technologies. Innovation dans la cuisine. […]

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