Dans mon activité de valorisation de la recherche, j’ai parfois été confronté à des projets dont l’intérêt scientifique, voire sociétal, était évident, mais pour lesquels il était difficile de trouver une perspective de valorisation économique. C’était notamment le cas de certains travaux en sciences humaines et sociales (SHS), susceptibles d’améliorer des pratiques professionnelles, d’éclairer des politiques publiques ou de répondre à des besoins sociaux, sans pour autant présenter de débouché commercial identifiable. Face à ces projets, les mécanismes traditionnels de valorisation montraient rapidement leurs limites. Difficile d’envisager une licence d’exploitation, la création d’une start-up ou même un financement de maturation lorsqu’aucun marché solvable ne se dessine. Pourtant, l’absence de modèle économique ne signifie pas que les résultats de recherche sont dépourvus de valeur. J’ai toujours trouvé cette situation assez paradoxale pour des organismes publics dont la mission consiste aussi à produire des connaissances utiles à la société.
- Dans cet article
- I. Un angle mort de la valorisation scientifique
- II. Une valeur réelle, mais difficile à capter
- III. Mon projet relève-t-il d’une valorisation commerciale ? Un autodiagnostic
- IV. Le véritable défi : organiser la diffusion et la pérennité
- V. Mesurer une innovation sans chiffre d’affaires
- VI. Mon point de vue : une évolution bienvenue, qui doit encore faire ses preuves
- VII. Références
- VIII. Ressources

Cette difficulté dépasse largement le domaine des SHS. Sur le littoral breton, par exemple, des chercheurs ont développé OSIRISC, un observatoire scientifique qui aide les collectivités à mieux comprendre et anticiper les risques d’érosion et de submersion marine. Le dispositif rassemble une soixantaine d’indicateurs permettant d’apprécier la vulnérabilité des territoires côtiers, en combinant des dimensions physiques, humaines et sociales. Son utilité pour l’action publique est réelle, mais sa diffusion et sa pérennisation ne reposent pas sur un modèle commercial classique.
C’est précisément à ce type de situation que CNRS Innovation entend répondre avec son nouveau programme PISE, consacré aux Projets à Impacts Sociétaux et Environnementaux. Lancé en 2024, il vise à accompagner des innovations dont les bénéfices pour la société peuvent être importants, même en l’absence de perspectives commerciales. Son apparition constitue une occasion intéressante de réexaminer notre conception de la valorisation scientifique, les modèles permettant de diffuser ces innovations et les critères utilisés pour en apprécier les résultats. Le rapport d’activité 2025 du CNRS est l’occasion de faire un point sur ce dispositif et sur les enjeux auxquels il répond.
Ce projet illustre une difficulté assez ancienne de la valorisation scientifique. Certains résultats de recherche présentent une valeur considérable pour la société sans offrir de perspectives évidentes de rentabilité commerciale. Les dispositifs traditionnels de transfert de technologies ne sont pas toujours adaptés à leur développement.
Un angle mort de la valorisation scientifique
La valorisation de la recherche publique s’est largement structurée autour de la propriété intellectuelle et du transfert de technologies vers les entreprises. Un laboratoire développe une invention, celle-ci fait éventuellement l’objet d’un brevet, puis une entreprise acquiert les droits nécessaires à son exploitation. Dans d’autres cas, les chercheurs créent une start-up pour développer et commercialiser leur technologie. Des programmes de prématuration et de maturation permettent de franchir les étapes qui séparent les premiers résultats scientifiques d’une application industrielle.
Ce modèle a fait ses preuves. Il permet notamment de transformer des résultats de recherche fondamentale en médicaments, procédés industriels ou équipements qui n’auraient probablement jamais atteint le marché sans cet accompagnement. Mais il ne couvre qu’une partie des possibilités de valorisation. Un modèle scientifique permettant d’améliorer la prévention des catastrophes naturelles, une méthode pédagogique destinée aux enfants en difficulté ou un outil d’aide à la décision publique peuvent avoir une utilité considérable. Leur diffusion ne passe pas nécessairement par la création d’une entreprise ou la concession d’une licence commerciale. Ces projets peuvent alors rencontrer des difficultés de financement et d’accompagnement. Ils ne correspondent pas toujours aux critères des dispositifs de maturation technologique et ne présentent pas les perspectives de revenus attendues par les investisseurs.
C’est précisément pour répondre à cette situation que CNRS Innovation a créé, en 2024, le programme PISE, pour Projets à Impacts Sociétaux et Environnementaux. En 2025, sa première édition a reçu 55 candidatures. Cinq projets ont été sélectionnés pour un financement total d’un million d’euros. Ils bénéficient d’un accompagnement pouvant durer de 12 à 36 mois. Les projets retenus couvrent des domaines variés : prévention des feux de forêt, aide aux enfants autistes, prise de notes pour les élèves en situation de handicap, gestion de la ressource en eau et prévention des risques littoraux.
Le dispositif présente également une particularité dans ses modalités de sélection. Le processus associe une phase de coconstruction interne au CNRS et un jury ouvert à des acteurs extérieurs, notamment des associations, des fondations et des représentants territoriaux. L’évaluation prend ainsi en compte les besoins et les capacités d’action des futurs utilisateurs. Il s’agit d’une évolution intéressante, même si la conception élargie de la valorisation n’est pas nouvelle. En décembre 2022, le Conseil de l’Union européenne a adopté une recommandation sur la valorisation des connaissances. Celle-ci reconnaît explicitement que les résultats de recherche peuvent produire de la valeur sociale et économique à travers des produits, des services, des solutions ou des politiques publiques. Elle élargit ainsi les perspectives ouvertes par les recommandations de 2008, davantage centrées sur la propriété intellectuelle et le transfert technologique.
L’orientation européenne est donc déjà établie. L’intérêt du programme PISE réside dans sa traduction opérationnelle : prévoir des ressources, des compétences et des procédures d’accompagnement pour des innovations dont les bénéfices ne sont pas nécessairement marchands.
Une valeur réelle, mais difficile à capter
L’absence de marché pour certaines innovations ne signifie pas qu’elles sont dépourvues de valeur économique. Prenons l’exemple d’un système permettant à une collectivité de mieux anticiper les risques d’inondation. Les bénéfices potentiels peuvent être importants : réduction des dommages matériels, meilleure protection des habitants, investissements publics mieux ciblés ou diminution des coûts d’intervention. Ces bénéfices sont pourtant difficiles à transformer en revenus pour les chercheurs qui ont développé le système.
Le problème tient notamment à la répartition des rôles entre les acteurs. Dans une transaction commerciale classique, le client achète un produit parce qu’il estime que les avantages qu’il en retirera justifient son prix. Les bénéfices et les dépenses sont, pour une large part, supportés par le même acteur. Dans le cas d’une innovation à impact sociétal, cette correspondance est souvent moins évidente. Les bénéficiaires peuvent être les habitants d’un territoire, les patients d’un établissement hospitalier ou les élèves d’un système éducatif. Les utilisateurs directs sont parfois des collectivités, des associations ou des administrations. Quant au financement, il peut dépendre d’un organisme public, d’une fondation ou de plusieurs partenaires.
L’acteur qui bénéficie de l’innovation n’est pas nécessairement celui qui l’utilise, ni celui qui peut financer son développement.
Ce phénomène est bien connu de l’économie publique. Certaines innovations produisent des externalités positives, c’est-à-dire des bénéfices dont profitent des acteurs qui ne participent pas directement à leur financement. Dans ces conditions, le marché peut sous-financer leur développement, même lorsque leur intérêt collectif est important. Il serait toutefois excessif d’en déduire que les innovations sociétales échappent systématiquement à toute logique économique : une collectivité peut acheter un service de prévention des risques, un hôpital financer un logiciel médical ou une administration rémunérer des prestations d’expertise. Des entreprises peuvent également contribuer au financement lorsque les résultats répondent à leurs propres besoins.
Le caractère non marchand d’une innovation dépend donc largement des conditions dans lesquelles elle est développée et diffusée. Certaines activités relèvent durablement du financement public. D’autres peuvent trouver progressivement un modèle économique, parfois hybride, combinant ressources publiques, prestations et contributions d’utilisateurs. Cette diversité oblige à dépasser une opposition trop simple entre innovation commerciale et innovation d’intérêt général.
Mon projet relève-t-il d’une valorisation commerciale ? Un autodiagnostic
Le véritable défi : organiser la diffusion et la pérennité
Obtenir un financement pour développer un outil est une chose. Faire en sorte qu’il soit réellement utilisé, puis entretenu dans la durée, en est une autre. Une collectivité ne peut pas toujours reprendre telle quelle une méthode mise au point par des chercheurs. Il faut parfois l’adapter à ses besoins, simplifier son utilisation, former les agents et prévoir un accompagnement technique. Tout cela demande du temps, des compétences et de l’argent.
Le projet Trajectoire Eau et Territoire, également sélectionné par le programme PISE, en donne un exemple concret. Des chercheurs en hydrologie et en sociologie de l’environnement ont développé une démarche permettant aux acteurs locaux d’explorer différents scénarios de gestion de l’eau, à partir d’ateliers participatifs et de modèles de prévision hydrologique. Le financement obtenu en 2025 doit notamment permettre de standardiser la méthode, de rendre les modèles accessibles aux non-spécialistes et de les expérimenter sur de nouveaux bassins versants. L’objectif est que cette démarche puisse être utilisée plus largement, sans nécessiter à chaque fois une intervention importante de l’équipe de recherche.
Reste ensuite à savoir qui prendra le relais une fois le financement terminé. Qui assurera la mise à jour des modèles, la formation des utilisateurs ou la maintenance des outils ? Dans le cas d’une innovation commerciale, ces dépenses peuvent être couvertes par la vente de produits ou de services. Pour une innovation non marchande, il faut trouver d’autres solutions.
Une collectivité peut décider d’intégrer l’outil à ses services, une association peut en assurer la diffusion, plusieurs partenaires peuvent mutualiser les dépenses. Le choix dépend des utilisateurs concernés, des moyens nécessaires et de l’organisation la mieux placée pour gérer le dispositif. Dans le cas d’OSIRISC, le rapport du CNRS souligne d’ailleurs la nécessité de définir un cadre juridique adapté pour assurer la pérennité de l’observatoire et son utilisation par les collectivités.
C’est une difficulté importante pour les innovations non marchandes : trouver les moyens de financer leur fonctionnement après la phase de développement. Un programme comme PISE peut aider à franchir les premières étapes, mais la poursuite des activités dépendra ensuite de l’engagement des partenaires et des financements qu’ils pourront mobiliser.
Mesurer une innovation sans chiffre d’affaires
La valorisation non marchande soulève une autre difficulté, probablement plus délicate encore : l’évaluation de ses résultats. Les indicateurs habituellement utilisés pour apprécier les performances du transfert de technologies sont relativement faciles à identifier. On peut compter les brevets déposés, les licences signées, les entreprises créées ou les revenus générés par l’exploitation des résultats de recherche. Ces indicateurs présentent leurs propres limites, mais ils permettent au moins de mesurer certaines réalisations.
Pour les innovations à impact sociétal, les critères doivent être adaptés. Le nombre de collectivités ayant adopté un outil constitue un premier indicateur. Le nombre de professionnels formés, la diffusion d’une méthode ou son intégration dans une politique publique permettent également d’apprécier sa progression. Cependant, ces mesures renseignent principalement sur la diffusion de l’innovation. Elles ne démontrent pas nécessairement son efficacité. Un observatoire des risques littoraux peut être utilisé par plusieurs collectivités sans que l’on sache encore dans quelle mesure il améliore effectivement leurs décisions. Une méthode pédagogique peut être largement diffusée sans que ses bénéfices sur les apprentissages aient été suffisamment évalués.
Il est donc nécessaire de distinguer trois niveaux :
- ce qui a été produit,
- ce qui est réellement utilisé
- et ce que cette utilisation a changé.
Cette distinction rejoint les travaux consacrés à l’évaluation de l’impact de la recherche.
Dans une revue publiée en 2016 dans BMC Medicine, Trisha Greenhalgh et ses collègues examinent différentes approches de mesure de l’impact scientifique. Ils montrent notamment que les effets de la recherche peuvent être indirects, diffus et difficiles à attribuer à un projet particulier.
Les auteurs soulignent également qu’aucune méthode d’évaluation ne convient à toutes les situations. Les approches les plus complètes peuvent être particulièrement coûteuses à mettre en œuvre. Elles doivent donc être proportionnées aux enjeux des projets. Le Royaume-Uni a développé une approche intéressante avec le Research Excellence Framework (REF), qui évalue notamment l’impact de la recherche au-delà du monde académique. Cette évaluation s’appuie sur des études de cas documentées, destinées à mettre en évidence les changements produits dans les pratiques, les politiques publiques, l’économie, la santé ou l’environnement. Elle reconnaît ainsi la diversité des bénéfices de la recherche, tout en exigeant des éléments permettant de les étayer.
Pour un programme comme PISE, cette question sera déterminante. Il serait évidemment prématuré de juger les cinq premiers projets sélectionnés en 2025 sur leur impact final. Ils se trouvent encore dans une phase de développement et de diffusion. En revanche, leur accompagnement pourrait intégrer dès le départ une démarche d’évaluation adaptée à leurs objectifs. Dans le cas d’un outil d’aide à la décision publique, celle-ci pourrait notamment documenter les pratiques initiales des collectivités, les conditions d’adoption de l’outil et les décisions effectivement modifiées grâce à son utilisation. L’évaluation devrait également prendre en compte les coûts de déploiement, les ressources nécessaires à son fonctionnement et sa capacité à être transféré vers d’autres territoires.
Il ne s’agit pas de chercher à attribuer artificiellement une valeur monétaire à tous les bénéfices sociaux. Certaines méthodes économiques permettent de monétiser des effets environnementaux ou sanitaires, mais elles reposent sur des hypothèses qui doivent être explicitées. Une approche combinant indicateurs quantitatifs et analyses qualitatives paraît souvent plus appropriée. Il faut également accepter qu’une innovation puisse contribuer à un changement sans en être l’unique cause. Dans les politiques publiques, les résultats dépendent généralement d’une combinaison de facteurs techniques, organisationnels, financiers et politiques.
L’évaluation doit pouvoir documenter cette contribution sans lui attribuer abusivement l’ensemble des bénéfices observés.
Mon point de vue : une évolution bienvenue, qui doit encore faire ses preuves
L’initiative du CNRS me paraît intéressante parce qu’elle apporte une réponse concrète à une limite des dispositifs traditionnels de valorisation. Je l’inscris dans la lignée d’une évolution qui a vu les politiques publiques prendre de plus en plus en compte le « hors-technologie » dans les processus d’innovation (je pense notamment à la grlle d’analyse de l’innovation de BpiFrance, qui pour la première fois dans un outil diffusé à grande ampleur, faisait la part belle à l’innovation sociale). Pendant longtemps, les politiques de transfert ont surtout privilégié les formes d’innovation capables de trouver un exploitant économique. Cette orientation était compréhensible. Elle offrait des perspectives de financement et des indicateurs relativement simples pour suivre les résultats.
Mais elle pouvait laisser de côté des innovations utiles aux collectivités, aux services publics ou à certaines populations, notamment lorsque leur développement nécessitait des investissements difficiles à rentabiliser. Le programme PISE constitue une tentative crédible de corriger cette situation. Son intérêt tient notamment à l’association des futurs utilisateurs dans la sélection et l’accompagnement des projets. Attention toutefois : la création d’un dispositif de financement spécifique ne suffira pas à résoudre les difficultés de la valorisation non marchande. Le risque serait de reproduire un mécanisme assez fréquent dans les politiques publiques d’innovation : financer correctement le développement initial et de constater des résultats prometteurs, puis s’arrêter là. L’enjeu sera donc d’organiser les conditions de pérennisation suffisamment tôt, avec des partenaires capables de reprendre les projets et d’en assurer le fonctionnement.
Il faudra également être attentif à la façon dont leur réussite sera évaluée. Le nombre de projets financés ou de bénéficiaires potentiels ne constitue pas une mesure satisfaisante de leur impact.
Enfin, cette ouverture vers les innovations sociétales ne doit pas conduire à exiger de chaque recherche un bénéfice immédiatement identifiable. La recherche fondamentale produit aussi des connaissances dont l’utilité future demeure incertaine. C’est une dimension essentielle de sa contribution à la société.
À mon sens, la principale avancée du programme PISE réside dans la reconnaissance d’une réalité économique et organisationnelle souvent négligée : une innovation peut être socialement utile sans être commercialement rentable, mais elle a toujours besoin d’un modèle permettant d’assurer son développement et sa diffusion. C’est sur la capacité à construire ces modèles, puis à démontrer leurs effets dans la durée, que le programme devra être évalué.

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