Imaginez un projet d’innovation présenté comme « mature ». Le prototype fonctionne, les essais sont concluants et les principaux verrous techniques semblent levés. Puis viennent d’autres questions, souvent plus difficiles. Qui utilisera réellement la solution ? Comment s’insérera-t-elle dans les pratiques existantes ? Le cadre juridique permet-il son déploiement ? Les personnes concernées reconnaissent-elles seulement le problème auquel elle prétend répondre ? Une technologie peut être opérationnelle sans trouver sa place dans les usages, faute d’adhésion, d’organisation adaptée, de modèle économique ou de cadre réglementaire. À l’inverse, une innovation sociale peut produire des résultats convaincants dans un contexte local sans que ses mécanismes soient suffisamment compris pour envisager son transfert ou son changement d’échelle. C’est ce problème que cherchent à résoudre les SRL.
- Dans cet article
- I. Un même sigle pour deux questions différentes
- II. Première approche des SRL : préparer l’intégration sociétale d’une technologie
- III. Deuxième approche : suivre la maturation d’une innovation sociale
- IV. Utiliser les SRL dans un comité de projet
- V. Une grille utile, mais loin d’être neutre
- VI. Ce qu’il faut retenir
- VII. Références
- VIII. Ressources
Pour apprécier l’avancement d’une innovation technologique, les acteurs de la recherche et de l’innovation disposent d’un repère bien établi : les Technology Readiness Levels, ou TRL. Cette échelle distingue le concept scientifique, la preuve de faisabilité, le prototype, le démonstrateur et le système éprouvé dans des conditions réelles. Elle structure désormais les appels à projets, les programmes de maturation et une grande partie des échanges entre chercheurs, industriels, financeurs et investisseurs.
Cette graduation remplit une fonction essentielle : elle oblige à préciser ce qui a réellement été démontré. Mais elle ne décrit qu’une partie de la maturation d’un projet. Celui-ci peut être techniquement prêt sans être encore prêt à produire des effets réels.
Une technologie peut fonctionner sans trouver sa place dans les usages. Une innovation sociale peut produire des résultats localement sans être transférable. Les Societal Readiness Levels rendent visible cette autre maturation. Encore faut-il préciser de quelle échelle on parle, car le sigle SRL recouvre deux conceptions différentes.
Un même sigle pour deux questions différentes
Le premier piège consiste à parler de « l’échelle SRL » comme s’il existait un référentiel unique, stabilisé et reconnu de tous. Ce n’est pas le cas.
Une première grille en neuf niveaux a été publiée par l’Innovation Fund Denmark dans les règles de son programme Grand Solutions. Le texte danois de 2017 est utile parce qu’il donne au terme un sens précis : le SRL évalue le degré d’« adaptation sociétale » nécessaire pour qu’un projet, une technologie, un produit, un procédé ou une intervention puisse être intégré dans la société.
Cette définition ne concerne pas uniquement les innovations sociales. Elle peut s’appliquer, par exemple, à un outil médical ou à un service numérique. Si la société paraît peu prête à l’accueillir, le porteur doit décrire une transition crédible en tenant compte des parties prenantes, des usages et des questions éthiques ou juridiques. Le SRL complète ici directement le TRL.
Quelques années plus tard, le LabCom DESTINS, créé par l’agence Ellyx avec l’Université de Poitiers et le CNRS, a repris l’architecture en neuf niveaux pour construire une autre grille. Son objet n’est plus principalement de préparer la société à recevoir une solution. Il est de suivre la maturation d’idées et de pratiques qui cherchent elles-mêmes à transformer la société.
Le guide méthodologique publié par DESTINS est éclairant sur ce point. Il envisage l’innovation sociale comme une dynamique susceptible de modifier des pratiques, des organisations, des politiques publiques ou des normes collectives. Sa finalité n’est pas nécessairement le marché. Elle peut être l’institutionnalisation d’une nouvelle manière d’agir.
Les deux grilles posent donc des questions voisines, mais non identiques :
| Grille | Question centrale | Objet principal |
|---|---|---|
| Innovation Fund Denmark | Dans quelle mesure la société est-elle prête à intégrer la solution et quelle transition faut-il organiser ? | Projet, technologie, produit, procédé, intervention ou innovation sociale |
| LabCom DESTINS | Jusqu’où une idée répondant à un enjeu sociétal a-t-elle été construite, expérimentée et inscrite dans les pratiques ? | Innovation sociale et transformation sociétale |
Cette distinction est décisive. Sans elle, on mélange l’intégration sociale d’une technologie et la maturation d’une transformation sociale.
Première approche des SRL : préparer l’intégration sociétale d’une technologie
La première grille SRL a été proposée par l’Innovation Fund Denmark pour l’évaluation de projets de recherche et d’innovation. Elle ne cherche pas à mesurer le degré de transformation de la société. Elle pose une question plus directement liée à la valorisation technologique : dans quelle mesure les conditions sociales nécessaires à l’utilisation effective de la solution ont-elles été étudiées et réunies ?
Cette question peut concerner un dispositif médical, une intelligence artificielle, une technologie énergétique, un nouveau matériau ou un procédé industriel. Le prototype peut fonctionner tout en restant difficile à déployer. Son adoption peut modifier les métiers, déplacer des responsabilités, entrer en conflit avec une réglementation ou produire des effets qui n’avaient pas été anticipés.
Dans cette conception, la maturité sociétale ne désigne donc pas une propriété de la technologie elle-même. Elle décrit l’avancement du travail réalisé autour d’elle : compréhension du problème, identification des parties prenantes, confrontation aux usages, traitement des conséquences sociales et préparation des conditions de déploiement.
Cette approche trouve un prolongement dans les travaux scientifiques consacrés à la recherche et à l’innovation responsables. Dans un article publié en 2022 dans Science and Engineering Ethics, Michael J. Bernstein et ses coauteurs présentent le Societal Readiness Thinking Tool, conçu à partir d’une analyse de 171 publications scientifiques et de travaux menés avec des spécialistes de l’innovation responsable. Leur conclusion est importante pour les projets de valorisation : les besoins sociaux, les valeurs, les questions éthiques et les effets possibles d’une innovation doivent être examinés pendant toutes les phases du projet. Ils ne constituent pas une vérification à effectuer une fois la technologie achevée.
Neuf niveaux pour passer du problème au déploiement
La grille de l’Innovation Fund Denmark reprend une progression en neuf niveaux. Les formulations peuvent paraître proches de celles des TRL, mais les preuves recherchées sont différentes.
| Niveau | Question principale |
| SRL 1 | Le problème sociétal et les effets possibles de la solution ont-ils commencé à être identifiés ? |
| SRL 2 | Le problème, la solution envisagée et les principales parties prenantes ont-ils été formulés ? |
| SRL 3 | La proposition a-t-elle été confrontée une première fois aux acteurs concernés ? |
| SRL 4 | Le problème et les conditions d’usage ont-ils été examinés dans un environnement pertinent ? |
| SRL 5 | La solution a-t-elle été validée avec les parties prenantes dans cet environnement ? |
| SRL 6 | Son fonctionnement et ses conditions d’intégration ont-ils été démontrés dans une situation proche du réel ? |
| SRL 7 | La solution a-t-elle été ajustée puis éprouvée à partir des résultats obtenus ? |
| SRL 8 | La solution et le plan nécessaire à son intégration sociétale sont-ils complets ? |
| SRL 9 | La solution a-t-elle réellement fait ses preuves dans son environnement social d’usage ? |
Cette progression ne consiste pas simplement à consulter davantage de personnes à mesure que le projet avance. Elle oblige à transformer des interrogations générales en preuves de plus en plus concrètes.
Au début du projet, il peut suffire d’identifier les groupes concernés et les principales conséquences envisageables. Plus tard, des entretiens ou des ateliers permettent de confronter la proposition aux pratiques réelles. Aux niveaux les plus élevés, il faut avoir éprouvé la solution en situation, observé ses effets et préparé les adaptations nécessaires à son déploiement.
Ce que cette grille change dans un projet de valorisation
Prenons un outil d’aide au diagnostic fondé sur l’intelligence artificielle. Les TRL permettront d’apprécier la qualité des données, les performances du modèle, son intégration dans un logiciel puis son fonctionnement en environnement clinique. Les SRL attireront l’attention sur d’autres questions :
- À quel moment et dans quelles conditions le professionnel utilisera-t-il l’outil ?
- Comment ses recommandations seront-elles comprises et discutées ?
- Qui restera responsable de la décision ?
- Les données utilisées créent-elles des biais pour certains patients ?
- Le temps gagné sur une tâche n’est-il pas perdu ailleurs ?
- L’organisation, la réglementation et le financement permettent-ils réellement son utilisation ?
Ces questions ne viennent pas après la maturation technologique. Elles peuvent modifier la solution elle-même. Une enquête auprès des professionnels peut conduire à supprimer une fonction, à changer l’interface ou à revoir le partage des responsabilités. Le travail sociétal participe alors directement à la conception.
Cette grille permet ainsi de repérer un décalage fréquent : le développement technique progresse, tandis que les conditions réelles d’utilisation restent supposées. Le projet accumule des preuves sur le fonctionnement de la technologie, mais très peu sur son insertion dans une organisation ou sur les changements qu’elle impose.
Une démarche de conception, pas une campagne d’acceptabilité
L’expression « adaptation sociétale » peut néanmoins prêter à confusion. Elle pourrait laisser penser que la technologie est déjà définie et que la société doit désormais s’y adapter. Le travail consisterait alors à expliquer la solution, à rassurer les publics ou à réduire leurs résistances. Ce serait faire un usage très pauvre des SRL.
Lorsqu’un projet technologique rencontre une opposition, celle-ci ne traduit pas nécessairement un manque d’information. Elle peut révéler un risque insuffisamment traité, une répartition contestable des bénéfices, une responsabilité mal définie ou un problème formulé du seul point de vue des concepteurs.
Associer les parties prenantes ne sert donc pas seulement à rendre une technologie acceptable. Cela doit permettre de discuter son utilité, de modifier ses caractéristiques, de revoir ses conditions d’emploi et, si nécessaire, de conclure qu’elle ne répond pas correctement au besoin.
La maturité sociétale ne mesure pas le degré d’adhésion obtenu. Elle mesure la qualité du travail accompli pour comprendre les interactions entre une solution et le milieu dans lequel elle doit prendre place.
Faire dialoguer TRL et SRL
Pour un projet technologique, les deux échelles peuvent être utilisées conjointement, sans chercher à faire correspondre mécaniquement leurs niveaux.
| Situation | Ce qu’elle révèle | |
| TRL élevé, SRL faible | La technologie fonctionne, mais ses usages, ses effets ou ses conditions de déploiement ont été traités trop tard | Technologie sans ancrage |
| TRL faible, SRL élevé | Le besoin et les conditions d’usage sont bien établis, mais la réponse technique reste incertaine | Besoin établi, technologie à consolider |
| TRL et SRL faibles | Le projet doit encore préciser à la fois sa faisabilité technique et sa pertinence sociale | Double exploration |
| TRL et SRL élevés | La technologie et ses conditions d’intégration ont été éprouvées, sans que le succès du déploiement soit pour autant garanti | Maturité convergente |
L’intérêt ne réside pas dans l’obtention de deux notes. Il est dans la mise en évidence des déséquilibres. Un SRL faible n’est pas nécessairement un jugement négatif si le projet débute. Il indique simplement le travail qui reste à accomplir : documenter les usages, associer certains acteurs, éprouver une organisation ou lever un verrou juridique.


Cette lecture croisée rejoint les résultats de Jostein Vik et de ses coauteurs publiés en 2021 dans Technological Forecasting and Social Change. À partir de 36 technologies agricoles et d’un cas de clôtures virtuelles, les chercheurs montrent qu’une maturité technique ne peut être appréciée isolément. Ils proposent de l’examiner avec les maturités commerciale, réglementaire, organisationnelle et sociale. Une technologie peut ainsi être très avancée sur un axe et rester bloquée sur un autre.
Au-delà des TRL et des SRL : cinq maturités à faire progresser ensemble
Dans leur méthode d’évaluation équilibrée de la maturité, ou Balanced Readiness Level assessment (BRLa), Jostein Vik et ses coauteurs proposent de ne plus suivre seulement la progression technique d’une innovation. Ils évaluent simultanément cinq dimensions, chacune graduée de 1 à 9 :
| Échelle | Ce qu’elle cherche à établir |
|---|---|
| TRL – maturité technologique | La solution est-elle techniquement définie, testée et fonctionnelle en situation réelle ? |
| MRL – maturité commerciale | Existe-t-il un besoin identifié, un modèle économique crédible, des clients satisfaits et, à terme, un marché stable ou en croissance ? |
| RRL – maturité réglementaire | L’utilisation de la solution est-elle compatible avec le droit et les autorisations nécessaires peuvent-elles être obtenues ? |
| ARL – maturité d’acceptation | La technologie est-elle considérée comme légitime et acceptable par les acteurs du secteur et, plus largement, par la société ? |
| ORL – maturité organisationnelle | La solution peut-elle être intégrée dans les équipements, les pratiques professionnelles et les processus de travail existants ? |
L’ARL ne se confond pas avec les SRL présentés dans cet article. Il mesure principalement le degré d’acceptation ou de contestation d’une technologie, tandis que les SRL interrogent plus largement la compréhension des besoins, l’implication des parties prenantes et les conditions sociales de son intégration.
L’intérêt de la BRLa n’est donc pas de calculer une moyenne générale. Il est de faire apparaître les décalages entre les dimensions. Une technologie peut être parfaitement opérationnelle tout en restant invendable, interdite, contestée ou impossible à intégrer dans le travail quotidien. Dans ce cas, le principal obstacle à son déploiement ne se trouve plus dans la technologie elle-même.

Comment lire ce radar ?
Chaque axe représente une dimension de maturité, notée de 1 au centre à 9 à l’extérieur. Dans cet exemple fictif, la technologie est déjà bien avancée (TRL 7) et la dimension réglementaire relativement maîtrisée (RRL 6), mais la maturité commerciale (MRL 4) et surtout l’acceptation par les acteurs (ARL 3) restent faibles. Le radar sert ainsi moins à calculer une moyenne qu’à repérer les déséquilibres et les dimensions qui risquent de freiner le déploiement.
Deuxième approche : suivre la maturation d’une innovation sociale
La grille élaborée par le LabCom DESTINS part d’une autre situation. La dimension sociale n’entoure plus une innovation principalement technologique : elle constitue le cœur même du projet. L’innovation étudiée peut être une nouvelle organisation du travail, une méthode d’accompagnement, une forme de coopération, un service d’intérêt général ou une évolution des politiques publiques. Sa maturation ne conduit pas nécessairement à un produit commercialisable. Elle peut aboutir à une pratique partagée, à une nouvelle organisation ou à une modification du droit.
Le guide méthodologique publié par DESTINS propose donc de suivre une trajectoire qui va de la construction du problème à l’expérimentation, puis à la diffusion et, dans certains cas, à l’institutionnalisation de la réponse.
Cette exigence compte notamment pour les sciences humaines et sociales, dont les résultats entrent difficilement dans une trajectoire de brevet ou de licence. Le CNRS présente d’ailleurs les SRL comme un moyen de rendre ces projets plus lisibles et d’établir un langage commun entre chercheurs, évaluateurs et acteurs de l’innovation. Des méthodes, des organisations ou des politiques publiques exigent elles aussi une maturation et des preuves.
Neuf niveaux, trois mouvements, une exigence de preuve
La grille DESTINS comporte neuf niveaux, mais elle devient plus compréhensible lorsqu’on la lit comme trois mouvements : construire le concept, éprouver un pilote, puis préparer une transformation plus large. Les frontières entre les étapes restent poreuses. Le passage d’une phase à l’autre n’est pas un changement automatique de case.
| Niveau | Travail accompli | Preuve à rechercher |
| SRL 1 | Reproblématiser un enjeu sociétal et décrire les besoins | Des connaissances et des expériences vérifiables permettent de discuter le diagnostic |
| SRL 2 | Caractériser un concept de réponse | Le lien entre le problème et la réponse proposée est explicite |
| SRL 3 | Confronter et valider socialement le concept | Les acteurs concernés comprennent la proposition, peuvent la discuter et la jugent plausible |
| SRL 4 | Traduire le concept en projets situés | Les acteurs, les territoires, les usages, les ressources et les changements attendus sont décrits |
| SRL 5 | Modéliser le pilote et tester des fonctions essentielles | Un protocole d’expérimentation et d’évaluation existe ; des essais limités ont commencé |
| SRL 6 | Créer les conditions réelles de l’expérimentation | Les verrous juridiques, économiques, culturels ou organisationnels empêchant le pilote sont traités |
| SRL 7 | Faire fonctionner le pilote en situation réelle | Le projet fonctionne avec les acteurs et les contraintes du terrain ; ses effets sont suivis |
| SRL 8 | Préparer l’essaimage et la montée en échelle | Les effets, les conditions de transfert, le modèle de diffusion et les acteurs du changement d’échelle sont établis |
| SRL 9 | Inscrire la réponse dans la société | La réponse est devenue une pratique, une règle, un service, une organisation ou une norme appropriée au-delà des porteurs initiaux |

Voici une proposition d’interprétation de la grille SRL proposée par le laboratoire commun Destins.
- De SRL 1 à 4, le travail consiste à passer d’un enjeu général à une proposition située. C’est la phase la moins visible et souvent la plus négligée. Un projet peut disposer d’une solution séduisante et rester faible à ce stade si le besoin a été défini sans enquête sérieuse ou si les acteurs essentiels n’ont pas participé à sa formulation.
- De SRL 5 à 7, il faut rendre l’expérimentation possible, puis la faire vivre. La particularité du SRL 6 mérite d’être soulignée. Dans une innovation sociale ambitieuse, le terrain n’est pas toujours prêt à recevoir le pilote. Une réglementation peut l’interdire, les financements peuvent être incompatibles avec le modèle envisagé ou les responsabilités ne pas être réparties. Faire mûrir le projet suppose alors de transformer son environnement, et non simplement de finaliser un protocole.
- De SRL 8 à 9, l’enjeu devient celui de la diffusion et de l’institutionnalisation. Il ne suffit plus de montrer que « cela marche ici ». Il faut comprendre pourquoi, pour qui, dans quelles conditions et avec quelles ressources. Une initiative entièrement dépendante de ses fondateurs peut produire d’excellents résultats locaux tout en restant difficilement transférable.
Le niveau 9 ne constitue pas une médaille. Le guide DESTINS le dit clairement : la plupart des projets ne l’atteindront pas, car modifier durablement des normes sociales est autrement plus difficile que mettre un produit sur le marché. Une innovation locale peut être pertinente sans devenir un standard national.
Quand le cadre doit changer pour que le pilote existe
Le cas des entreprises adaptées de travail temporaire, analysé dans le guide DESTINS, montre ce que cette maturation a de particulier.
Le concept consiste à utiliser l’intérim comme voie d’inclusion professionnelle pour des personnes en situation de handicap. Une fois le besoin documenté, le principe discuté et le modèle d’entreprise adaptée de travail temporaire conçu, il restait un problème très concret : le cadre existant ne permettait pas encore de conduire l’expérimentation dans les conditions prévues.
Le décret du 24 avril 2019 a défini les modalités de mise en œuvre, de financement et d’évaluation de ces entreprises expérimentales. Dans la lecture proposée par DESTINS, cette évolution relève du SRL 6. Elle ne prouve pas encore que le pilote fonctionne, ni qu’il produit les effets attendus. Elle crée les conditions juridiques qui permettent enfin de l’éprouver.
Un SRL élevé ne signifie donc pas que l’équipe a beaucoup travaillé ou produit un dossier complet. Il indique que certains obstacles ont réellement été traités. À chaque niveau correspond moins un volume d’activité qu’un changement d’état démontrable.
Utiliser les SRL dans un comité de projet
Une utilisation pauvre des SRL consiste à choisir un chiffre flatteur, puis à chercher des arguments pour le défendre. Cette remarque s’applique d’ailleurs de la même façon aux TRL : on obtient une note, mais peu d’informations pour décider.
Une utilisation plus rigoureuse commence par les preuves. Pour chaque niveau revendiqué, l’équipe devrait pouvoir répondre à cinq questions :
- Qu’avons-nous effectivement produit, observé ou modifié ?
- Quelles parties prenantes ont participé, et lesquelles restent absentes ?
- Dans quel contexte les résultats ont-ils été obtenus ?
- Quelles limites ou dépendances fragilisent encore ces résultats ?
- Quelle preuve faut-il maintenant construire pour franchir l’étape suivante ?
Le niveau peut ensuite être formulé comme une hypothèse : « Le projet se situe autour de SRL 5 parce que le pilote et son protocole d’évaluation sont conçus, mais son cadre juridique et son financement ne sont pas encore sécurisés. » Cette phrase rend visibles le raisonnement, l’incertitude et le prochain travail.
Un projet ne possède pas nécessairement une maturité homogène. Le besoin peut être documenté, le pilote prêt et le modèle économique inexistant. Les usages peuvent être établis, mais dépendre d’une personne irremplaçable. Un chiffre unique écrase alors l’information importante. Une courte appréciation par dimension sera plus honnête : solidité du problème, implication des parties prenantes, faisabilité du pilote, preuves d’effets et capacité de transfert.
Les SRL deviennent alors un outil de pilotage. Ils aident à choisir le prochain travail : approfondir l’enquête, mettre le concept en débat, trouver un terrain, construire l’évaluation, lever un verrou réglementaire ou préparer la diffusion.
Une grille utile, mais loin d’être neutre
Les SRL ont d’abord une limite de vocabulaire : le même sigle désigne plusieurs grilles. Tout diagnostic sérieux doit donc nommer la version utilisée et rappeler ce qu’elle mesure.
La deuxième limite tient à l’apparence de linéarité. Une expérimentation peut révéler que le problème était mal formulé ou qu’un effet indésirable avait été ignoré. Revenir à un niveau antérieur n’est pas un échec de gestion. C’est souvent la preuve que le projet apprend.
Cette réserve est également présente dans la littérature scientifique. Bernstein et ses coauteurs insistent sur le caractère itératif du travail de maturité sociétale. Leur outil n’est pas conçu comme une liste de conditions à cocher dans un ordre fixe. Il invite au contraire les équipes à revenir sur leurs hypothèses, leurs pratiques et les objectifs mêmes du projet lorsque de nouvelles informations apparaissent.
La troisième limite est la fausse objectivité. Des dimensions sociales, culturelles, juridiques et politiques ne se mesurent pas comme une performance technique. Deux évaluateurs peuvent raisonnablement apprécier différemment la solidité d’une validation ou la portée d’un pilote. Le chiffre doit donc rester discutable, contextualisé et accompagné de preuves.
Enfin, la grille DESTINS porte une conception exigeante de l’innovation sociale, orientée vers le bien commun et l’institutionnalisation. Ce choix donne sa cohérence à l’outil, mais il n’est pas neutre. Qui définit le bien commun ? Quels acteurs disposent du pouvoir de faire reconnaître une nouvelle norme ? Une solution qui se diffuse largement produit-elle nécessairement des effets souhaitables pour tous ?
L’échelle ne répond pas à ces questions politiques. Elle permet de mieux les poser. C’est déjà beaucoup, à condition de ne pas la transformer en procédure automatique.
Ce qu’il faut retenir
Les SRL rendent visible une dimension que la maturité technologique ne suffit pas à décrire : le chemin qui relie un problème de société, des acteurs, une proposition, une expérimentation réelle et, parfois, une transformation durable des pratiques.
Trois précautions s’imposent :
- Nommer la grille utilisée. La version danoise évalue surtout l’adaptation sociétale d’une solution ; la grille DESTINS suit la maturation d’une innovation sociale à visée transformative.
- Argumenter le niveau par des preuves. Un chiffre isolé renseigne peu. Il faut préciser ce qui a été observé, dans quel contexte, avec quels acteurs et quelles limites.
- Utiliser l’échelle pour décider du prochain travail. L’objectif n’est pas d’afficher le niveau le plus élevé, mais d’identifier ce qui manque encore pour rendre la suite crédible.
La vraie question n’est donc pas : « Quel SRL pouvons-nous revendiquer ? » Elle est : « Qu’est-ce qui doit encore changer, dans le projet ou autour de lui, pour que cette innovation fonctionne au-delà du cercle de ceux qui l’ont conçue ? »





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